Joseph Reinach ( 1856 - 1921) , est un journaliste et homme politique français et Juif connu surtout pour son engagement dans l'affaire Dreyfus.Il est député de 1899 à 1898 puis de 1906 à 1914. Il participe à la création de la ligue des droits de l'homme suite à l'affaire Dreyfus dont il prend la défense.

Il fut attaqué tout au long de sa carrière par le courant antisémite, étant nommé en 1910 dans la dernière interpellation ouvertement antisémite de la Troisième République déposée à la Chambre des députés, par l'ex-boulangiste Jules Delahaye, devenu proche de l'Action française.

Dans l'article qui suit, publié au Journal des débat le 30 mars 1919,Reinach explique le Sionisme est une hérésie car les Juifs ne forment pas une Nation. Il en conclut à l'échec du projet sioniste.

 

 

Le Morning Post, le grand journal conservateur anglais, publie de M. Joseph Reinach un article dont notre correspondant nous envoie la traduction :

Si l’on entend par « sionisme » la constitution de colonies ou de foyers juifs en Palestine, l’intervention de la Conférence de la paix est inutile. Il existe déjà des colonies juives en Palestine, dues à la libéralité de M. Edmond de Rothschild. Pleine et entière liberté doit être donnée à d’autres colonies juives en formation, comme aussi à des colonies catholiques, protestantes, grecques, arméniennes, de s’établir en Palestine, en s’y conformant aux lois du pays.

Mais si l’on entend par sionisme la constitution d’un État juif en Palestine, je dis nettement, résolument : Non.

Même au temps où les juifs russes ou les juifs roumains étaient arbitrairement et injustement privés de leurs droits de sujets ou de citoyens russes ou roumains, l’idée d’un État juif en Palestine était une conception fausse. Il pouvait être légitime de chercher à faire une patrie à des millions de malheureux à qui l’intolérance refusait une patrie dans leurs terres natales. Cependant les juifs persécutés en Russie ou en Roumanie n’avaient pas plus de droits alors qu’aujourd’hui sur la Palestine.

Les nouvelles lois de la Russie et de la Roumanie assurent aux juifs de Russie et de Roumanie les mêmes droits et les mêmes devoirs qu’aux chrétiens et aux musulmans. Ces juifs ont donc une patrie. Il conviendrait d’ailleurs que la Société des nations, par un article spécial de ses statuts, ne s’ouvrit qu’aux nations qui reconnaissent et pratiquent l’entière égalité de toutes les religions et de toutes les philosophies.

Je répète, l’ayant écrit déjà bien des fois, que le Sionisme, État Juif en Palestine est une sottise.

1° La seule idée d’un État ayant pour base la religion est contraire à tous les principes du monde moderne. Elle eût été déjà traitée d’absurde dans l’antiquité.

2° Il y a eu une nation juive au temps du royaume d’Israël. Il n’y a plus de nation juive depuis vingt siècles.

3° De ce qu’il a existé, dans des temps très anciens, un royaume d’Israël à Jérusalem, il n’en résulte pas pour les Juifs un droit spécial sur Jérusalem. Vingt peuples divers ont occupé la Palestine Assyriens, Perses, Égyptiens, Grecs, Romains, Byzantins, Arabes, Mongols, Turcs. Il y a eu un royaume latin ou français à Jérusalem. Le christianisme est né en Palestine ; Jérusalem est une des trois villes saintes de l’Islam. Les Juifs ne peuvent même pas invoquer « la loi du premier occupant ». Ils ont conquis Jérusalem sur les Jébuséens. Il existe peut-être encore des descendants des Jébuséens. Les Juifs n’étaient qu’une des nombreuses tribus arabes ou sémites qui s’étaient établies dans l’Asie occidentale.

4° Les Juifs de descendance palestinienne constituent une infime minorité. Les Juifs ont été d’aussi zélés convertisseurs que les chrétiens et les musulmans, Avant l’ère chrétienne, les Juifs avaient converti à la religion monothéiste de Moïse d’autres sémites (ou arabes), des Grecs, des Égyptiens, des Romains en grand nombre. Le prosélytisme juif ne s’exerça pas avec une moindre activité par la suite, en Asie, dans tout le nord de l’Afrique, en Italie, en Espagne, en Gaule. Les Romains et les Gaulois convertis dominaient sans doute dans les communautés juives dont il est question dans les chroniques de Grégoire de Tours. Il y avait beaucoup d’Ibères convertis parmi les Juifs que Ferdinand le Catholique expulsa d’Espagne et qui se répandirent en Italie, en France, en Orient, à Salonique, à Smyrne. L’immense majorité des Juifs russes, polonais, galiciens, descend des Khazars, peuplade tartare du midi de la Russie qui se convertit en masse au judaïsme vers le temps de Charlemagne. Pour parler d’une race juive, il faut être ignorant ou de mauvaise foi. Il y a eu une race sémite ou arabe ; il n’y a jamais eu de race juive.

5° Depuis que la Révolution a décrété par Mirabeau et par l’abbé Grégoire l’égalité de tous les cultes, il n’est plus permis de parler de Juifs français. Il y a des Français qui sont juifs, comme d’autres Français sont catholiques ou protestants. Le sang des Français juifs, qui a coulé à flots sur les champs de bataille en 1914-1918, se distingue-t-il du sang des Français catholiques ou protestants ou libres penseurs ? Et il n’en est pas autrement des autres peuples et des autres juifs.

Comme il n’y a donc ni race juive, ni nation juive, comme il y a seulement une religion juive, le sionisme est bien une sottise - une triple erreur historique, archéologique, ethnique.

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