Il est toujours difficile de séparer l'antisionisme de l'antisémitisme. Peut-être peut-on commencer par les définir.

L'antisémitisme suppose une haine des Juifs, peu importe ce qu'ils font, ce qu'ils pensent, peu importe qu'ils soient pratiquants ou non. Ils sont Juifs et c'est le motif de cette haine.

Le sionisme est l'idée datant de la seconde moitié du XIXe siècle que les Juifs assaillis de toutes parts doivent former une nation et posséder un Etat, un coin de terre où ils peuvent vivre comme Juifs, vivre tout court,  et où tout Juif pourra se réfugier. Cette doctrine a abouti à la création de l' Etat d'Israël en 1948.

L'antisionisme se définit comme l'opposition à ce mouvement, donc à cet Etat. Il s'agit d'une singularité dans le monde, d'une opposition à l'existence d'un Etat, sans considération de ce qu'il fait.

Personne n'est contre l'existence de l'Espagne, de la France ou de la Turquie. L'opposition à leur politique à un moment donné, même sur une longue période existe,  mais ne met par en cause leur droit à exister. Or l'antisioniste nie le droit d'Israël à exister.

C'est là que le doute d'une utilisation de l'antisionisme comme une expression plus présentable d'une opinion antisémite émerge. Qu'est ce qui fait qu'il y ait un pays, un seul, dont certains pensent qu'il ne devrait pas exister ? Quelle est sa singularité, son exception ?

Les raisons apparentes de l'antisionisme sont la négation de la légitimité d'Israël. Israël est selon eux un Etat sans raison d'être, construit sur la terre volée à autrui par des gens venus d'ailleurs. Le produit d'une rapine en somme. Un peu comme si des gens venus d'Arabie avaient essaimé au Magrheb ou en Palestine (!!), ou des Francs s'étaient installés en Gaule. Pourtant l'histoire du sionisme et de sa réalisation, la création d'Israël est différente et infiniment plus complexe.

D'ailleurs, en creusant un peu, des motifs différents apparaissent.

Nier le droit à l'existence d'Israël est étonnant lorsqu'on sait que le principal mouvement d'opposition à cet Etat, l'OLP a reconnu Israël, qu' Arafat a signé les accords d'Oslo dont le préalable a été une reconnaissance croisée d'Israël et de l'OLP. L'autorité palestinienne malgré les excès antisémites de son président à vie Mahmoud Abbas n'est donc plus officiellement antisioniste. Elle déteste cordialement tout ce qui émane d'Israël mais a accepté son existence. Paradoxalement les antisionistes sont donc plus antisionistes que ceux qu'ils prétendent défendre..

[ Le cas du Hamas est particulier, s'agissant d'un mouvement terroriste dont les méthodes n'ont rien à voir avec celles d'un Etat ou d'un gouvernement. ]

L'existence d'Israël est reconnue par la communauté internationale, qui a présidé à sa création en proposant le partage du territoire ottoman sous mandat britannique appelé Palestine, puis en validant l'indépendance de ce nouveau pays, avant de l'accepter comme membre des Nations Unies.

Israël existe depuis 75 ans, comporte 10 millions d'habitants, a construit des villes comme Tel-Aviv est dotée d'un corpus de lois solide, d'une population se reconnaissant comme appartenant à ce pays, d'institutions éprouvées, d'une armée, d'un système bancaire, d'une monnaie, d'universités prestigieuses et d'une histoire déjà très riche. Bref, Israël existe et ce n'est pas l'émanation d'une puissance étrangère quelconque mais une volonté d'une partie des habitants validée par la communauté internationale. L'autre partie n'a pas eu le souhait de s'ériger en Etat, préférant essayer de détruire le nouvel Etat.

On a beau chercher ce qui différencie Israël des autres pays. Pour certains c'est évident mais l'évidence se prouve et même si l'on déteste sa politique, on ne trouve pas de différence criante avec l'ensemble des autres pays. Serait-ce,

Sa création ? la communauté internationale l'a validé avec un partage proposé au préalable

Ses guerres ?  la liste des pays en guerre au XIXe, XXe et XXIe siècle est longue, très longue. Les conflits d'Israël ne sont pas particulièrement meurtriers. Rien à voir avec la République du Congo, la guerre Iran-Irak, les guerres du Vietnam ou de Corée, le Soudan ou le Yémen. Il s'agit d'un conflit de basse intensité.

Une occupation, un territoire disputé  ? Sans discuter de l'origine de cette occupation, elle est commune à plusieurs pays. La Chine au Tibet, le Maroc au Sahara espagnol, la Turquie à Chypre, la Russie en Crimée, Le Royaume-Uni aux iles malouines, les USA à Guantanamo, l'Iran au Chatt el Arab, le vietnam aux Iles Paracels, la Malaisie au Sabah etc...

Son gouvernement, sont respect des droits de l'homme ? Par définition, dans une démocratie il est susceptible de changer. Israël est d'ailleurs un champion en terme de fréquence de renouvellement de sont parlement.

Son absence de respect des droits de l'homme ? Israël est une démocratie imparfaite mais très vivante, où chacun peut voter, être élu, manifester, écrire, s'opposer. Les pays arabo-musulmans de l'Iran à l'Egypte,  en passant par l'Afghanistan, la Syrie, l'Arabie Saoudite ou le Yémen sont infiniment moins respectueux des droits de l'homme qu'Israël. La plupart appliquent la peine de mort, les châtiments corporels et même la torture. l'homosexualité et l'adultère sont punis parfois jusqu'à la mort. Le délit d'opinion est réprimé, le blasphème est puni, la presse comme l'opposition est muselée, le parlement s'il existe est à la solde du pouvoir qui l'a nommé, ou a présenté des candidats uniques. Le martyr des Ouighours en Chine ou des Rohyingas en Birmanie, la situation des Tibétains, peinent à mobiliser les foules et les militants.

Reste une seule chose qui différencie Israël des autre pays, c'est un Etat Juif, le seul, avec sa petite superficie de 20 000 km2 (1/25e de la France)

L'antisémitisme existe depuis deux millénaires. Il est hors la loi en France et impossible à exprimer après le génocide perpétré par les Allemands. Mais il n'a pas disparu. Et seul l'antisémitisme explique cette focalisation, cette détestation d'Israël qui dépasse de loin, de très loin, la critique d'une politique.

En cela l'antisionisme est le nouveau nom de l'antisémitisme. Il est éclairant à cet égard que le mot 'sioniste' utilisé comme insulte soit couramment proféré à l'encontre de personnes juives n'ayant pas fait état de leur opinion sur la légitimité d'Israël, ni sa politique.

Sioniste devient l'un des nombreux mots utilisés pour désigner les Juifs sans le faire tout en étant compris (on trouve dans le genre le fameux Dragons céleste repris par le député LFI Guiraud)

 Pour Jonathan Sacks dont le discours est reproduit infra, l'antisonisme résulte d'un raisonnement selon lequel tous les Juifs sont sionistes :  "L’arme ultime du nouvel antisémitisme est éblouissante par sa simplicité. Ça se passe comme ça : L’Holocauste ne doit plus jamais se reproduire, mais les Israéliens sont les nouveaux nazis ; les Palestiniens sont les nouveaux Juifs ; tous les Juifs sont sionistes. Par conséquent véritables antisémites de notre époque ne sont autres que les Juifs eux-mêmes. Et ce ne sont pas des opinions marginales."

Selon l’ambassadrice d’Israël en France, Aliza Bin-Noun, les deux notions sont liées. L’antisémitisme aurait changé de forme : « On ne peut pas séparer l’antisémitisme que nous connaissons depuis longtemps et l’antisionisme qui en est la forme réinventée ».

Finkelkraut avait ainsi été insulté de 'sale sioniste'. "David Gakunzi, écrivain et journaliste, voit sans l’ombre d’un doute de l’antisémitisme dans l’antisionisme notamment dans les insultes proférées samedi 16 février contre Alain Finkielkraut : « « Sale sioniste » prolonge « sale juif ». Il appartient au même vocabulaire de traque, de stigmatisation, de salissure, charriant la même infamie ». Ce détournement du vocabulaire est pour lui « révélateur de la manière dont l’antisémitisme se déploie et se diffuse de plus en plus tranquillement, bien au-delà de ses cercles et noyaux initiaux ».

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Entretien avec Tal Bruttmann. L’historien de la Shoah face au 7 octobre

Stéphane Bou  - 31 janvier 2024

 

"Le 7 octobre, c’est la remise en question du havre.Des Juifs sont attaqués en tant que Juifs dans leur refuge, lors d’un massacre de masse où 1200 personnes sont tuées.

À ce propos, il y a un type de réaction à cette idée qui me semble très intéressante. Je l’observe régulièrement à la suite de mes interventions dans les médias, souvent par des soutiens de la France insoumise qui viennent me rétorquer que le Hamas n’a pas attaqué des Juifs mais des Israéliens, et que ça n’a donc rien à voir avec de l’antisémitisme.

Évidemment, c’est faire peu de cas des déclarations du Hamas et des tueurs eux-mêmes, tel que celui filmé en train d’appeler sa mère pour se vanter : « Maman, Maman, j’ai tué dix Juifs ! ».

Cela dit surtout l’efficacité de la stratégie qui a consisté, depuis l’époque de l’URSS, à substituer « sale sioniste » à « sale Juif ». Ça a été récupéré par un grand nombre de mouvements antisémites, depuis la Nation of Islam aux États-Unis, jusqu’à Dieudonné et Soral en France, qui ont fait pulluler cette idée à l’extrême gauche, voire dans une partie de la gauche, qui parle aujourd’hui de sionisme à longueur de journée. Et on voit bien que quand on dit que ce sont des sionistes israéliens qui ont été tués, c’est pour ne pas dire que ce sont des Juifs qui ont été tués."

https://k-larevue.com/entretien-avec-tal-bruttmann-lhistorien-de-la-shoah-face-au-7-octobre/

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 Un sondage commandé par le JDD et réalisé par l'IFOP en janvier 2024 fait apparaitre un fort antisémitisme et antisionisme chez les musulmans de France. Il est corrélé à la pratique plus ou moins radicale et donc proche de l'islamisme

S8% éprouvent de l’antipathie envers les catholiques
17% envers les juifs.
Des chiffres qui grimpent respectivement à 18 et 26% chez les musulmans de 18 à 25 ans.

37% expriment de la sympathie pour les Frères musulmans ;
57% chez les plus jeunes,
54% chez les plus pratiquants.

Sur la volonté d’une application totale ou partielle de la charia en France :
23% l’appellent de leurs vœux,
35% chez les 18-25 ans
48% chez les plus pratiquants.

45% souhaitent la disparition de l’État d’Israël à moyen ou long terme :
31% chez les 50 ans et plus,
62% chez les plus jeunes.

L’attaque du Hamas est un acte de résistance pour
45% des musulmans,
54% des jeunes musulmans
53% des plus pratiquants.

Et si 3% de la population générale, en France, expriment de la sympathie pour le Hamas, le chiffre grimpe à 19% chez les musulmans seuls. 

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Lire aussi:

- Qu'est ce que la définition de l'antisémitisme de l'Ihra ?

- 2019 3 décembre - l'Assemblee nationale adopte la definiton de l'antisemitisme de l'ihra : texte de la résolution

- Anti-israélisme et judéophobie : l'exception française, Pierre-André Taguieff, Outre-terre 2004/4