Article d'Ariel Danan
La guerre des Six jours marque indubitablement un tournant pour l’État d’Israël, pour les relations de ce dernier avec la France et également pour les Juifs de France. Ces derniers traversent durant cette période une profonde crise identitaire : affirmant publiquement une solidarité effective avec l’État hébreu, ils sont très marqués par la politique hostile du gouvernement français à l’égard d’Israël.

Le 27 novembre 1967, lors d’une très célèbre conférence de presse, le général de Gaulle effectue une longue mise au point sur le Proche Orient et prononce à l’égard du projet sioniste et de l’État d’Israël des mots très durs, condamnant sévèrement l’attitude de ce dernier durant la crise de mai 1967. C’est l’expression « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » qui choque particulièrement et provoque une véritable levée de boucliers en France et à l’étranger, et pas seulement parmi les Juifs. Ces paroles sont sévèrement condamnées.
L’exemple le plus célèbre, et qui traduit bien le choc provoqué par le Général, est la caricature que publie le dessinateur Tim dans Le Monde daté des 3-4 décembre 1967. Le dessin représente un homme qui porte le pyjama rayé des déportés dans les camps nazis avec une étoile jaune accrochée et des sabots. S’appuyant sur les barbelés, il se tient bien droit, d’un air hautain et fier 1L’émotion est à son comble parmi les Juifs de France.

Parmi des exemples innombrables, n’en citons qu’un seul, la « protestation » émise par Jacob Kaplan, grand rabbin de France :
" Le grand rabbin de France parlant au nom du Judaïsme français se doit d’exprimer la profonde émotion ressentie par le Judaïsme tout entier en présence des thèses exposées par le Président de la République dans sa conférence de presse.En imputant au peuple juif des prédispositions séculaires à la domination pour mieux étayer sa dénonciation d’Israël comme l’agresseur, le général de Gaulle ne prend-il pas le risque d’ouvrir dangereusement la voie et de donner la plus haute des cautions à des campagnes de discrimination ?
Le Judaïsme français, face aux épreuves d’Israël dans sa lutte pour son existence et sa sécurité, se déclare solidaire avec lui et le soutient dans son effort pour une paix juste et durable 2."
Nous ne voulons cependant pas ici évoquer les réactions indignées des Juifs ; c’est un aspect déjà bien connu bien qu’insuffisamment analysé 3.
Notre objectif n’est pas non plus de rouvrir le débat autour de la déclaration du président de la République : ce dernier était-il antisémite ? Qu’a-t-il voulu dire exactement ? A-t-il favorisé un retour de l’antisémitisme en France ? Autant de controverses sur lesquelles il est inutile de revenir 4.
Notre souhait est d’éclairer un aspect inconnu de cette crise entre les Juifs de France et leur pays. Comme chaque année, le grand rabbin Kaplan, en compagnie des représentants des cultes catholique et protestant, se rend au palais de l’Élysée afin de présenter ses voeux au Président de la République à l’occasion du nouvel an, soit un mois et demi après la conférence de presse.
Le 1er janvier 1968, juste après l’entrevue protocolaire, une conversation particulière, sans témoins, a lieu entre le général de Gaulle et le grand rabbin Kaplan. À l’issue de cette rencontre, le grand rabbin de France publie le communiqué suivant :
"Comme tous les représentants des familles spirituelles du pays, j’ai présenté mes voeux et ceux de la Communauté au Président de la République.
Il m’a adressé les siens et m’a prié de les transmettre à la Communauté juive française.
Il y a eu après, comme d’habitude, un entretien privé dans une ambiance de sympathie sur les questions qui préoccupent les Juifs français.
Le Président de la République s’est montré surpris de l’émotion provoquée par sa déclaration sur le peuple juif. Selon lui, elle a été mal interprétée. Dans son esprit, c’était un éloge justifié de la valeur des Juifs.
De mon côté, j’ai eu à coeur de préciser que notre prise de position en faveur d’Israël ne devait pas être interprétée comme un acte de double allégeance. Les Juifs français en s’intéressant à Israël n’en sont pas moins absolument français.
Je suis heureux de dire que le Président de la République en a convenu et qu’il n’y a pas pour lui de problème sur cette question5."
Jacob Kaplan
