Le recteur de la grande mosquée de Paris déclare face au rabbin Haïm Korsia qu' « Il est anormal qu'un musulman soit antisémite parce que le Coran cite les grands prophètes israélites ».

Pourquoi le propos du recteur est fallacieux, dangereux et contreproductif, bien qu'inspiré par de bonnes intentions ? article publié par Fergane Hazerahi

 

I - Les musulmans et l'antisémitisme : la sociologie.

 Les faits sont têtus. Les données dont nous disposons montrent, qu'en France, les musulmans figurent parmi les catégories les plus sensibles à l'antisémitisme. 

 

En 2022, une étude de la Fondapol présidée par @DominiqueReynie estimait que « 15% des musulmans reconnaissent éprouver de l’antipathie pour les Juifs, soit une proportion supérieure de 10 points à celle mesurée dans l’ensemble de la population française ». Chiffre probablement sous-estimé dans la mesure où il faut avoir atteint un niveau de haine particulièrement élevé pour être capable de l'exprimer publiquement. 

 

Cette étude de la Fondapol précise aussi que « L’idée d’une mainmise des Juifs sur les médias (54%, + 30 points par rapport à la population française dans son ensemble) ou sur l’économie et la finance (51%, + 27 points) est ainsi partagée par plus d’une personne de confession musulmane sur deux. La Fondapol « infirme l’hypothèse d’un antisémitisme imputable à des raisons socio-économiques. En effet, les niveaux d’adhésion aux préjugés sont également très élevés parmi les cadres ou les diplômés de l’enseignement supérieur ». Il est aussi intéressant de noter que « l’adhésion aux préjugés est liée à l’intensité de la fréquentation des lieux de culte : ainsi, 61% des musulmans qui se rendent à la mosquée toutes les semaines estiment que « les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance », contre 40% parmi les non-pratiquants ».

 

Enfin, l'animosité envers les Juifs se traduit aussi par une plus grande insensibilité à l'égard de leur condition :  « Plus d’un tiers des personnes interrogées estiment que l’on parle trop de l’antisémitisme (36%), soit un résultat très supérieur à celui mesuré pour l’ensemble de la population française (15%) », alors que les Juifs subissent bel et bien des discriminations spécifiques, comme le fait qu'ils sont les seuls à ne pas pouvoir être scolarisés n'importe où (rapport Obin, 2004). Aussi, il est remarquable que seules les synagogues et les écoles confessionnelles juives aient besoin d'être protégées chaque fois que surgit une tragédie au Proche-Orient.

 

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'antisémitisme dans la communauté musulmane n'a rien d'une anomalie. Et si de tels préjugés sont présents dans les pays européens, on n'ose imaginer les niveaux d'adhésion à ces préjugés dans les pays musulmans.

L'honnêteté intellectuelle consisterait à reconnaître l'importance de ces préjugés pour mieux les combattre et non à les mettre sous le tapis, comme le fait le recteur.

 

II - Les musulmans et l'antisémitisme : la théologie

 Viennent ensuite des arguments pseudo-théologiques pour présenter l'antisémitisme musulman comme une déviance et non comme une orthodoxie. Déjà, notons que le simple fait de juger cette pédagogie nécessaire montre que la thèse défendue ne va pas de soi, du moins auprès du public auquel le recteur s'adresse, si tant est que les musulmans antisémites regardent BFM TV.

 

Le propos tenu par le recteur de la grande mosquée est simple. Le Coran, il est vrai, célèbre la plupart des « prophètes israélites ». Le fait que le Coran se réfère à maintes reprises à des traditions juives serait donc une preuve de philosémitisme. Seulement, il s'agit-là d'une déformation totale du message coranique. 

 

Les historiens et islamologues considèrent la présence de traditions juives et chrétiennes dans le Coran comme un indice révélateur du milieu dans lequel le corpus coranique a été formé. De fait, l'islam est une secte qui naît dans les environs de la péninsule arabique dans l'Antiquité tardive, au carrefour de nombreuses traditions parmi lesquelles figurent diverses chapelles chrétiennes et juives (entre autres choses). Les deux grandes puissances de l'époque que sont la Perse sassanide et l'Empire romain d'Orient (Byzance) - que l'Islam finira par engloutir - hébergent d'importantes communautés juives. 

 

C'est donc naturellement que les rédacteurs du Coran ont pioché/plagié de nombreuses traditions/hérésies qui circulaient dans leur environnement avant de les recouvrir d'un vernis pseudo-divin, tout en cherchant à dissimuler ces plagiats en soutenant que le Coran a été révélé dans un environnement majoritairement païen/polythéiste, ce que les historiens démentent désormais en soutenant que le polythéisme avait quasiment disparu à l'époque de la prétendue révélation. 

 

Mais est-ce nécessairement rendre hommage à une tradition ou ses adeptes que de l'évoquer ? La réponse à cette question est négative. 

 

En l'occurrence, si l'islam évoque des traditions juives et chrétiennes, c'est pour mieux les dépasser et les dénigrer. C'est pour mieux affirmer que l'islam est la seule vraie religion, celle qui a toujours été professée par les anciens prophètes et héros bibliques, avant d'avoir été falsifiée par les Juifs et les Chrétiens. 

 

Ainsi, dans la plus ancienne hagiographie de Mahomet qui nous est parvenue - dont la fiabilité historique est plus que douteuse - ce dernier déclare aux Juifs : « Convertissez-vous : vous savez maintenant que je suis un prophète envoyé de Dieu. Cela est écrit dans votre Livre ».

 

L'islam se veut une sorte de restauration d'un message qui a été défiguré par ses premiers dépositaires. Gageons qu'un tel procès d'intention - gravé dans un marbre pseudo-divin - n'est pas de nature à développer une relation cordiale avec les autres confessions.

 

Pour imposer le message coranique, ses inventeurs ont simplement préféré s'appuyer sur les traditions dominantes à l'époque - en prétendant en être les véritables dépositaires - plutôt que d'arriver avec un message révolutionnaire qui aurait affaibli les chances de succès de la nouvelle prédication.

 

Présentées comme ça, les allusions coraniques aux traditions juives et chrétiennes n'ont pas les finalités oecuméniques et pacifiques que les propagandistes de l'islam lui attribuent. Elles ont plutôt une visée impérialiste.

 

Il est ainsi fort dommage que le recteur oublie d'évoquer les nombreux passages du Coran qui polémiquent avec les Juifs comme la sourate 5 verset 82 où le prétendu dieu des musulmans dit à ses adeptes « Tu trouveras certainement que les Juifs et les associateurs sont les ennemis les plus acharnés des croyants » ou encore la sourate 5 verset 51 qui invite les musulmans « à ne pas prendre pour alliés/amis les Juifs et les Chrétiens ». Sans doute existe-t-il d'autres prescriptions contradictoires. D'aucuns y verraient un signe parmi d'autres du caractère confus, brouillon et contradictoire d'un livre qui se prétend pourtant parfait, inimitable et la parole d'un prétendu dieu infaillible. Autant d'éléments qui invitent à prendre ses distances avec la superstition au lieu d'y adhérer.

 

De même, il est fort dommage que le recteur se contente de citer quelques paroles prophétiques hors sujet qui célèbrent les figures bibliques :

- alors que leur fiabilité historique est quasi-nulle

- alors qu'on vient de voir que ces évocations n'ont aucune finalité oecuménique. 

 - et que le recteur tait toutes les autres paroles prophétiques (à la fiabilité historique tout aussi faible) que brandissent les fondamentalistes comme le précepte attribué à Mahomet qui énonce « Tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le ». 

 

Là encore, l'honnêteté intellectuelle consisterait à souligner les contradictions de la théologie musulmane au lieu de les mettre sous le tapis. Car il est important d'enseigner la manière dont nos ennemis perçoivent le monde pour mieux les comprendre et les combattre. 

 

Enfin, plutôt que de s'engager dans des querelles théologiques aussi vaseuses que les controverses byzantines sur le sexe des anges, il serait plus rationnel de cesser de se référer à des superstitions et traditions contradictoires vieilles de 1400 ans en reconnaissant leurs limites et leurs imperfections, au lieu d'argumenter sur un terrain religieux sur lequel les courants les plus sectaires et violents auront toujours l'avantage.

 

III - Les musulmans et l'antisémitisme : l'histoire

 Vient enfin la réécriture de l'Histoire. Le recteur soutient - sous le regard perplexe du rabin qui s'abstient de le tacler par amitié - qu'en 14 siècles d'histoire musulmane, il n'y a jamais eu « d'actes antisémites organisés ». 

 

Alors comment interpréter cette affirmation pour le moins audacieuse ? 

 Il est vrai que les historiens tendent à considérer que le sort des Juifs en terre d'islam a été plus enviable que leurs homologues en terre chrétienne. Le grand orientaliste Bernard Lewis écrivait ainsi que « pour les Juifs, la conquête musulmane ne signifie qu’un changement de maîtres qui, presque partout, se traduisit par une amélioration de leur situation ». 

 

Il n'en demeure pas moins que les Juifs n'ont jamais été les égaux des musulmans. La législation musulmane à l'égard des Juifs s'inspire du système discriminatoire byzantin. « Inhérente au système, institutionnalisée dans le droit et la pratique, la discrimination représentera une donnée permanente et nécessaire de la société musulmane », écrit Lewis, qui précise que « A la différence donc de l’antisémitisme chrétien, l’attitude musulmane envers les non-musulmans n’est en général pas faite de haine, de peur ou d’envie, mais tout simplement de mépris ». 

 

Sans être systématiquement persécutés, les Juifs n'en demeurent pas moins des catégories de seconde zone. Mais il est évidemment grossier de soutenir qu'il n'y a « jamais eu d'antisémitisme organisé » en terre islamique, en entretenant l'idée d'un âge d'or droit de l'hommiste entre Juifs et musulmans qui n'a jamais existé. 

 

Dans son ouvrage Juifs en pays arabes, l'historien Georges Bensoussan écrit que « le premier basculement dans la condition des Juifs de l'Orient musulman a lieu au XIIe siècle en Afrique du Nord avec la poussée almohade et à l'est avec la percée des Mamelouks ».  

 

C'est dans ce contexte de persécution religieuse que le célèbre philosophe juif Maïmonide écrira avec emphase « Vous savez déjà, mes frères, qu’en raison de nos péchés, Dieu nous a placés parmi ces membres de la nation d’Ismaël, qui nous persécutent avec sévérité et qui inventent toujours de nouvelles façons de nous faire du mal et de nous humilier. Aucune nation n’a jamais fait autant de tort à Israël, aucune n’atteint sa volonté de nous rabaisser et de nous avilir, aucune autre n’a pu nous affaiblir autant qu’elle ». 

 

Ainsi persiste dans le monde musulman ce que Bensoussan nomme une « rage d'humilier » qui se traduit par des vexations courantes en vertu du statut de dhimmi (fiscalité plus lourde, déférence requise devant le musulman sans réciprocité, discriminations vestimentaires, interdiction d'avoir une arme, témoignage de moindre valeur devant les tribunaux, et j'en passe...). Un peu comme son homologue européen, le Juif en terre d'islam a un statut de souffre-douleur qui se traduit par une multitude de brimades. 

 

Quand Pierre Loti visite le quartier Juif de Fes, au Maroc, à la fin du XIXe siècle, il écrit que : «  On sent qu’on vit dans cet antre en crainte perpétuelle des voisins, Arabes ou Berbères. Et, devant leur entrée de ville, est le dépôt général des bêtes mortes (une galanterie qu’on leur fait) : pour arriver chez eux, il faut passer entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses quelconques, qui pourrissent au soleil, répandant une odeur sans nom ; ils n’ont pas le droit de les enlever, — et il y a grand concert de chacals le soir sous leurs murs. — Dans leurs rues étroites, étroites à ne pouvoir passer, ils n’ont pas le droit non plus d’enlever les immondices rejetées des maisons ; pendant des mois s’entassent les os, les épluchures de légumes, les ordures, jusqu’à ce qu’il plaise à un édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme d’argent »

 

Aussi, contrairement à ce que raconte le recteur de la grande mosquée, l'amateur en histoire peut recenser des pogroms et de nombreuses violences sporadiques dans la longue histoire du monde musulman. Citons par exemple le massacre de grenade en 1066 où la population juive fut massacrée, le progrom de Fès en 1465, soit 27 ans après que le Sultan ait conçu le quartier juif de Fès « après une explosion de violence antijuive » (Bensoussan). Le Juif est une victime expiatoire quand des aléas désagréables surviennent. En 1910, au Yemen, des fonctionnaires se jettent sur les Juifs et pillent leurs maisons en réponse à une famine. A la fin du XIXe siècle, au Maroc, plusieurs révoltes prennent une tonalité antijuive tandis que les quartiers où ils résident sont envahis. « Chaque fois qu'il y a des troubles, le quartier juif est exposé à être pillé », note. en 1914 le sociologue Edmond Doutté (Source Bensoussan). Compte-tenu de ces quelques exemples non exhaustifs, c'est peu dire que les musulmans n'ont pas attendu « la guerre d'Algérie » ou « la création d'Israël » pour mépriser les Juifs.

 

À la différence de l'Histoire de l'Europe où l'amélioration de la condition juive - sous l'influence des Lumières et du libéralisme - fut un processus endogène et interne, l'amélioration de la condition juive en terre d'islam fut le fait de la pression impériale européenne. Mais de fait, l'émancipation des Juifs est très mal vécue dans le monde arabo-musulman dans la mesure où elle apparaît comme un processus extérieur et contraire aux valeurs traditionnelles.

 

Pourquoi rappeler tout ça ? 

 - On ne peut pas décemment balayer d'un revers de main, comme le fait le recteur de la grande mosquée de Paris, le poids de l'Histoire dans la persistance de préjugés qui accablent les Juifs ici et ailleurs en entretenant un mythe de l'âge d'or et en taisant la condition subalterne des non-musulmans dans la longue histoire de l'islam. 

C'est une forme de négationnisme soft qui empêche tout travail réflexif dans le monde arabo-musulman sur son traitement des minorités. Et il n'est pas délirant de suggérer que cette absence de travail mémoriel explique certains conflits en Proche-Orient, où une présence juive souveraine constitue une offense à une population musulmane habituée à regarder le Juif comme un être inférieur, mais jamais comme son égal.

 

- On ne peut pas faire l'impasse des contradictions de la pseudo-théologie musulmane, sous peine de saboter le travail des réformateurs et de ceux qui mènent une auto-critique en terre d'islam ou qui militent pour l'apostasie.

 

Taire le passif de l'islam envers les Juifs, ce n'est pas seulement de l'ignorance ou de la malhonnêteté, c'est aussi faire le jeu du fanatisme. 

 

Enfin, un petit commentaire sur le dispositif médiatique : Il y a toujours quelque chose de dérangeant dans le fait d'inviter exclusivement deux personnalités religieuses - quelles que soient leurs qualités et leur érudition - pour délibérer sur des questions publiques existentielles.

 

- En plaçant d'emblée le débat sur le terrain de la théologie, on le soustrait à la délibération rationnelle et profane. Or, la lutte contre le fanatisme a besoin que l'on réinjecte une analyse scientifique et historique du fait religieux - et qu'on convie donc des spécialistes en la matière - pour affaiblir les interprétations les plus littéralistes et superstitieuses (voire pour détacher les esprits d'une religion nuisible). Chose impossible si on se contente de formules plates comme « l'antisémitisme, c'est pas normal parce que Mahomet a dit que Moïse était son frère en religion » (sous le regard perplexe d'un journaliste qui sait que tout ça relève de la superstition mais qui s'y résout). Tout ça enfreint l'exigence de rationalité.

 

- Enfin, en confiant la représentation des juifs et des musulmans exclusivement à des personnalités religieuses, on accélère la confessionalisation/communautarisation/tribalisation de l'espace public. Et Dieu sait qu'une société qui n'est plus capable de délibérer sur un registre qui transcende les appartenances confessionnelles des uns et des autres est une société qui se meurt.