JUIFS ET ROMAINS
Les deux guerres juives (66-73 ou 74 et 132-135 ap. J.-C.)

Extraits du site Scarlet.be

 

«... la grandeur, l’orgueil de Rome,
l’imperium qu’elle se décerne, sa divinité, objet d’un culte spécial et public,
sont un blasphème perpétuel contre Dieu, seul souverain réel du monde.
L’empire en question est naturellement l’ennemi des Juifs et de Jérusalem. »

Ernest RENAN, L’Antéchrist, Paris, 1873, p. 413.

 

« La foi en leur destin providentiel des Juifs
a été pour beaucoup dans leur sort effectivement étrange. »

Léon POLIAKOV, Histoire de l’antisémitisme, Paris, 1955, p. 12.

 

« Les Juifs se savent et se veulent insolites.
Leur loi les sépare des autres hommes. »

Claire PRÉAUX, Le monde hellénistique, t. 2, Paris, 1978, p. 584-585.

 

 

Parmi les drames abominables qui ont ensanglanté le XXe s., il faut mettre au premier plan ceux qui sont le fruit empoisonné du racisme et de l’antisémitisme. L’Antiquité gréco-romaine a-t-elle connu de pareils problèmes ? Et avec quelle in­tensité ? ...il [est ] intéressant ...de mesurer à travers la lecture de quelques textes latins et grecs le pourquoi et le comment de l’incompréhension qui a été un fait constant à l’égard des Juifs au cours de l’histoire.

Pour fixer les idées, constatons que la signification du terme « antisémitisme » doit être prise au sens restreint, puisqu’il s’agit d’une hostilité, non contre tout ce qui est sémite, mais seulement à l’égard des Juifs. Le nom a été créé en 1873 par un journaliste de Hambourg, Wilhelm Marr, c’est-à-dire à un moment où, en Europe occidentale, l’hostilité à l’égard des Juifs se réveillait, quand des écrivains allemands s’emparaient de la doctrine du comte de Gobineau (Essai sur l’inégalité des races humaines, 1854) pour la mettre au service du pangermanisme. Dans son ou­vrage, Gobineau estimait que la hiérarchie entre les races humaines était prouvée par l’histoire, l’anthropologie, la philologie. Pour lui, il n’y avait qu’une race pure : les Germains, rapidement identifiés avec les Allemands. Bien entendu, le na­tional-socialisme s’est référé au gobinisme. En bref, disons que le racisme se fon­de essentiellement sur la confusion entre races et groupes d’hommes qui ont entre eux une commu­nauté de caractères de civilisation (religieux, géographiques, linguis­tiques, nationaux ...). Au début du XXe s., on voit apparaître les mots « antijuif », « antijudaisme », « antisionisme », « antisioniste », naturellement avec des conno­tations dif­férentes. Pour la petite histoire, signalons qu’au cours de la seconde guerre mondiale, vers 1943, le ministre des Affaires étrangères nazi von Ribbentrop, percevant ce que la dénomination Anti­semitismus pouvait avoir d’ambigu et pour éviter de blesser les suscepti­bilités des Arabes du Moyen-Orient dont il espérait se faire des alliés contre les Britanniques, tenta de le faire remplacer par Antijudaismus ; sans grand succès, du moins à cette époque.

L’objet de ce dossier n’est pas de faire l’histoire complète de l’antisémitisme romain, mais plus modestement d’ouvrir des pistes de recherche et de discussions à l’intention de grands élèves travaillant sous la direction de professeurs de diffé­rentes disciplines (religion, morale, langues anciennes, langues modernes, biologie, histoire, géographie).

Si l’on considère que l’antisémitisme est une attitude hostile envers les minori­tés juives, on peut admettre qu’il est un phénomène fort ancien. Après la prise de Jérusalem en -587, Nabuchodonosor emmena ses habi­tants en captivité à Babylone : ce fut la première dispersion (diaspora) des habitants du royaume de Juda, et, depuis lors, les Juifs n’ont pas cessé d’être en butte à l’incompréhension malveillante des populations aux­quelles ils se sont mêlés.

Mais revenons à l’Antiquité gréco-romaine. Les contacts entre les Grecs et les Juifs remontent sans doute loin dans le temps. Les Grecs qui, à bord de leurs vais­seaux, sillonnaient la Méditerranée orientale, ont dû inévitablement entrer en con­tact avec eux, mais ces relations étaient ponctuelles, limitées sans doute à des échanges économiques, sans doute par l’intermédiaire des Phéniciens.

Avec Alexandre le Grand, la situation allait se modifier complètement. Le conqué­rant, en -333/332, dans sa marche vers l’Égypte, s’empara de Jérusalem. Alexandre, on le sait, rêvait d’une grande fraternité des peuples dont l’hellénisme serait le ciment. C’est à ce moment que Grecs et Juifs découvrirent avec une curiosité mutuelle leurs civilisations radicalement différentes. Les uns découvraient une organisation théocratique dont le monothéisme était le fondement. Pour les autres se révélait une civilisation dont l’homme et son destin étaient la préoccupation essentielle. Bref, comme l’écrit J. Mélèze-Modrzejewski (n° 16, p. 43) : « la rencontre de la rationalité grecque et de la spiritualité juive inaugura une ère nouvelle dans l’histoire de l’espace méditerranéen ». Alexandre, en somme, se montra tolérant vis-à-vis des Juifs. À la mort du conquérant, ses suc­cesseurs, non sans difficulté, se partagèrent l’héritage. Les Lagides, maîtres de l’Égypte (où la diaspora d’Alexan­drie était particulièrement florissante) furent maîtres de la Judée jusqu’en -197, époque où elle passa au pouvoir des Séleucides (royaume d’Asie). Les Juifs connurent alors de sérieux démêlés avec le roi Antiochus IV. Celui-ci, s’appuyant sur l’élite hellénisante, établit, ô sacrilège abominable, le culte de Zeus Olympien dans le Temple. Ce fut la révolte des Juifs sous la conduite des Maccabées, notamment de Judas. En -163, un peu plus de trois ans après le début de la persécution, en accord avec le roi, le Temple fut purifié et rendu au culte. Durant cette période, les Romains n’étaient pas inactifs, ils soutinrent surtout moralement les Juifs contre les Séleucides. Le Sénat, laissant passer le bout de l’oreille, témoigna de son intérêt pour les affaires d’Orient : en -161, à la demande de Judas Maccabée, les Juifs insurgés envoyèrent une délégation à Rome et conclurent un traité avec les Romains. Cet accord impliquait la reconnaissance des Juifs en tant que nation indépendante. Cette situation dura un siècle environ, à la grande satisfaction des Juifs : Rome était loin, elle ne demandait rien encore au peuple « allié » et pouvait jouer un rôle de dissuasion à l’égard des voisins trop entreprenants, encore que les Romains aient assisté sans s’émouvoir à l’écrasement de Judas Maccabée par le roi séleucide Démétrios I Sôter en ‑160. Avec le temps, les choses devaient pour­tant se gâter. À la fin de sa campagne en Méditerranée orientale et en Asie, Pompée le Grand dé­posséda les Séleucides de la Syrie qu’il transforma en province (-64), il intervint dans les troubles en Judée, prit parti dans les discordes in­testines et finalement dut assiéger Jérusalem et s’emparer de la ville (-63). Il pénétra dans le Saint des Saints qu’à son vif étonnement il trouva vide. Ce geste fut à l’origine d’incompréhension et de rancunes durables. L’illusion d’une Rome lointaine et protectrice était morte.

Dans un texte presque contemporain (-59), Cicéron (Pro Flacco, 66-69) plaide en faveur de l’ancien gouverneur d’Asie accusé d’avoir dé­tourné à son profit une partie de l’or destiné au Temple de Jérusalem. Nous avons ainsi un écho qui démontre bien que la cohabitation entre Romains et Juifs était loin d’être harmonieuse. Ce passage atteste aussi l’existence d’une colonie juive à Rome et met l’accent sur son com­porte­ment spécifique : étroite solidarité, obéissance aux mots d’ordre donnés, refus de l’assimilation. La diaspora de Rome était plutôt importante (environ 5.000 per­sonnes) et ne passait pas inaperçue. Ces Juifs ne vi­vaient pas en ghetto, mais, comme il est naturel, ils avaient tendance à se regrouper dans les mêmes quartiers ; à Rome, c’était dans le Trastevere, un quartier insalubre et surpeuplé (voir HADAS-­LEBEL, n° 14, p. 225). La situation est analogue dans les villes modernes où les com­munautés d’immigrés constituent parfois de véritables villages. Sous la République, ces Juifs étaient arrivés à Rome comme esclaves (prisonniers de guerre ?), mais ils furent rapidement affranchis. Il en sera de même après la pre­mière guerre juive (voir LEON, n° 5, p. 237).

CICÉRON, Pro F1acco

(texte établi et traduit par A. BOULANGER, Paris, 1966 = STERN, I, n° 68, voir ci-dessous)

 

66 ... Vient ensuite la calomnie relative à l’or des Juifs. Voilà sans doute pour­quoi cette cause est plaidée non loin des degrés d’Aurelius. C’est pour ce chef d’ac­cusation que tu as voulu cet endroit, Lélius, et cette foule de gens que voilà ; tu sais quelle force ils représentent, combien ils sont unis et quel rôle ils jouent dans nos assemblées. Dans ces conditions je parlerai à voix basse pour que seuls les juges les entendent, car il ne manque pas de gens pour exciter ces étrangers contre moi et contre tous les meilleurs ci­toyens. Je ne veux donc pas les aider et facili­ter leurs manœuvres. 67 Tous les ans, de l’or était régulièrement exporté à Jérusa­lem pour le compte des Juifs, d’Italie et de toutes nos provinces. Flaccus prohiba par édit les sor­ties d’or d’Asie. Qui donc, juges, pourrait ne pas l’approuver sin­cère­ment ? L’exportation de l’or, plus d’une fois auparavant, et particulière­ment sous mon consulat, a été condamnée par le Sénat de la façon la plus rigoureuse. S’opposer à cette superstition barbare a été le fait d’une juste sévérité, et dédai­gner, pour le bien de l’État, cette multitude de Juifs, par­fois déchaînés dans nos assemblées, un acte de haute dignité. Mais Pompée, maître de Jérusalem après sa victoire, n’a touché à rien dans le sanctuaire. 68 Dans cette circonstance tout particulièrement, comme dans bien d’autres, il a fait preuve de sagesse en ne laissant pas dans une ville si portée aux soupçons et si médisante, le moindre prétexte à la calomnie. Je ne crois pas en effet que ce soit le respect de la re­ligion des Juifs, d’un peuple ennemi, qui ait retenu ce chef éminent, mais bien un sentiment de modération... 69 ... Chaque peuple a sa religion, Lélius, comme nous avons la nôtre. Quand Jérusalem était encore puissante, et que les Juifs étaient en paix avec nous, l’exercice de leur religion n’en était pas moins incompatible avec l’éclat de notre Empire, la majesté de notre nom, les institutions de nos ancêtres. À plus forte raison aujourd’hui, puisque cette nation a manifesté, les armes à la main, ses sentiments pour notre Empire ; elle a fait voir combien elle était chère aux dieux immortels, puisque la voilà vaincue, adjugée aux fermiers de l’impôt, asservie.

Pour le commentaire

On remarquera que Cicéron tient des propos durs envers la communauté juive. Il faut bien sûr tenir compte des circonstances : Cicéron plaide. On notera aussi le choix du vocabulaire, l’ironie sarcastique de le fin du § 69.

§ 66 – aurum : chaque Juif devait payer annuellement une contribution de deux drachmes pour les autorités du Temple de Jérusalem. – a gradibus Aureliis : les marches du tribunal d’Aurelius, au Forum. Cicéron craint que Lélius, l’accusateur, n’ait rempli les marches du tribunal d’une foule de Juifs pour l’empêcher de parler (turba, quanta manus). Cicéron parlera donc à voix basse pour qu’ils ne l’entendent pas. – ­in contionibus : assemblées informelles puisqu’on n’y votait pas ; chacun pouvait y assister, mais elles étaient fréquentées surtout par les désœuvrés.

§ 67 – barbarae superstitioni : l’obligation de payer le tribut assimilée à une su­perstition.

§ 68 – et Iudaeorum et hostium : assemblage de mots méprisant .

§ 69 – pacatis : adjectif, « en paix » - elocata : nation dont on a affermé les impôts, signe de soumission.

Plusieurs auteurs de la fin de la République et du début de l’Empire parlent des Juifs. Chez les uns, ce sont des allusions plutôt anodines, sans méchanceté ap­parente, qui soulignent des travers attribués aux Juifs. D’autres fois, ce sont des propos lestes. Tout cela atteste que des histoires juives circulaient dans le public romain, comme il y avait d’ailleurs des histoires grecques. Et chez nous, n’avons-nous pas des histoires juives, au même titre que des histoires écossaises, marseillaises, etc. ? Par contre, et ceci est important, on trouve aussi des textes plus incisifs témoignant d’un étonnement, si pas toujours hostile, du moins agacé à l’égard des coutumes d’Israël (circoncision, sabbat et année sabbatique, mono­théisme, culte sans image) qui choquent ces Romains de bonne famille, traditio­nalistes et conservateurs, dont les jugements sont formulés de manière péremptoire.

 

Ces textes ont été commodément rassemblés par Menahem STERN, Greek and Latin Authors on Jews and Judaism, 3 vol., Jérusalem, 1974-1984.

HORACE, Satires

(texte établi et traduit par Fr. VILLENEUVE, Paris, 1951)

 

­I, 4, 142-143 = STERN, I, n° 127

... car nous sommes la grande majorité, et, comme les Juifs, nous te force­rons à entrer dans notre troupe.

Allusion au prosélytisme des Juifs et à leur habileté à entraîner des étrangers dans leurs mouvements (voir plus haut l’extrait de Cicéron).

 

I, 5, 100-101 = STERN, n° 128 (Voyage à Brindes)

Que le Juif Apella le croie ; moi point, car j’ai appris que les dieux passent leur temps dans un perpétuel repos.

Ici c’est l’apparente crédulité des Juifs qui est visée.

 

I, 9, 69-71 = STERN, n° 129

... aujourd’hui, c’est le trentième jour de la lune et sabbat, veux-tu donc faire la nique aux Juifs circoncis ? — Je n’ai point, dis-je, de ces craintes superstitieuses. — Mais moi j’en ai.

Par plaisanterie, l’interlocuteur d’Horace feint de se conformer aux pratiques reli­gieuses des Juifs et de respecter le jour doublement sacré de la nouménie et du sabbat. Il ne peut donc décemment venir en aide à Horace ce jour-là.

PÉTRONE, Satiricon

Dans le Repas de Trimalcion (LXVIII, 8), il est question d’un esclave juif d’Alexan­drie : il a beaucoup de qualités, mais...

Il a pourtant deux défauts, s’il ne les avait pas, il serait impec : il est cir­concis et il ronfle.

* numerum : G. plur. = numerorum. C’est un vulgarisme. Ce qui m’autorise, je pense, à traduire par le mot populaire « impec ».

 

Fragment XXXVII = STERN, I, n° 195 = Poetae Latini Minores, 97

Un Juif, même s’il adore la divinité du porc et s’il invoque les oreilles les plus hautes du ciel, si cependant il ne s’est pas tranché l’extrémité de ses parties, s’il n’a pas habilement dégagé son gland noueux, chassé de son peuple, il émigrera vers des villes grecques et il n’alourdira pas le jour du sabbat par la loi du jeûne.

La marque caractéristique du Juif, c’est la circoncision ; sans cela, il n’appartient plus au peuple élu, il n’a plus qu’à émigrer dans une cité grecque où il pourra vivre libéré des prescriptions de la Loi.

SÉNÈQUE, cité par SAINT AUGUSTIN, De ciuitate Dei, VI, 11

(texte éta­bli et traduit par Jacques PERRET, Paris, 1960 = STERN, I, n° 186)

 

Entre autres superstitions de la théologie civile, Sénèque critique aussi les cérémonies des Juifs et surtout le sabbat ; il y voit un rite inutile qui leur fait perdre dans l’oisiveté, avec ce retour périodique du sep­tième jour, la septième partie de leur vie et leur cause de vrais préju­dices en les obligeant souvent à ajourner des tâches urgentes... C’est en parlant des Juifs qu’il dit : « Les coutumes de cette nation scélérate ont pris une telle extension que déjà elles sont reçues dans presque tout l’uni­vers ; les vaincus ont imposé leurs lois aux vainqueurs. » Il trahit son étonne­ment : c’est qu’il ignore les voies de Dieu. Il